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“Minotaure” d’Andreï Zviaguintsev



Minotaur Film franco-germano-letton d’Andreï Zviaguintsev (2026), avec Dmitri Mazourov, Iris Lebedeva, Boris Koudrine, Yuriy Zavalnyouk, Varvara Shmykova, Vladimir Friedman, Elena Bogdanovitch-Goloubeva, Mikhaïl Samodakhov, Anatoli Weissman, Artur Smolyaninov, Kristina Zakharova, Stacy Tolstoy, Anastasia Mischenko, Igoris Abramovičius, Artjoms Garejevs, Mikhaïl Safronov, Dmitrijs Punte, Volodymyr Gorislavets, Stanislav Kolodoub, Sergueï Golomazov… 2h20. Sortie le 14 octobre 2026.



Iris Lebedeva et Dmitri Mazourov



Victime d’un Covid-19 particulièrement sérieux, puis contraint à l’exil suite à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, Andreï Zviaguintsev a vu sa carrière interrompue par les circonstances auxquelles il convient d’ajouter l’interruption d’un projet de film assez avancé. On le retrouve aujourd’hui après une trop longue absence de neuf années depuis Faute d’amour, de retour avec un projet d’autant plus original que son point de départ est La femme infidèle (1969) de Claude Chabrol, mais son cadre la Russie de 2022 en proie à la mobilisation où un chef d’entreprise (Dmitri Mazourov en lieu et place de l’assureur campé par Michel Bouquet) doit subir successivement l’exode massif de ses cadres à l’étranger et la conscription de ses ouvriers qui mettent sa situation en péril. Simultanément, il découvre son infortune conjugale et entreprend d’éliminer l’amant (naguère incarné par Maurice Ronet) de sa femme (Iris Lebedeva dans le rôle immortalisé par Stéphane Audran) devenu à son insu le bouc émissaire de sa déchéance. La mécanique que démonte Zviaguintsev est celle de ces tueurs en série qui ont agi en plein guerre, en tablant sur le fait qu’un crime conjugal passerait inaperçu dans la confusion générale, à l’instar des méfaits de Landru (auquel Chabrol a d’ailleurs consacré un film) et du docteur Petiot auxquels les deux guerres mondiales ont assuré une relative impunité. Le cinéaste insiste d’ailleurs sur la déliquescence qui gagne peu à peu les esprits dans cette province où le conflit n’existe qu’à travers les déplacements de convois militaires et quelques affiches de propagande qui fleurissent sur les murs, signes extérieurs d’une guerre à bas bruit dont la population ne perçoit que des échos lointains.



Dmitri Mazourov et Iris Lebedeva



Par son titre autant que par sa thématique, Minotaure se présente comme le pendant de Léviathan (2014), les deux portraits du monstre se complétant. Sous couvert de signer un thriller réglé comme un mécanisme d’horlogerie, Zviaguintsev observe la déréliction d’une société qui perd peu à peu ses ultimes repères moraux en laissant fuir ses élites et mourir ses forces vives dans l’indifférence générale de celles et ceux qui ont toujours été habitués à courber l’échine sans résister. Il se livre en outre à une réflexion passionnante sur la relativité du Mal, sans céder pour autant à la moindre complaisance vis-à-vis de son personnage principal dont les états d’âme n’apparaissent au fond qu’assez accessoires, dès lors qu’il a compris qu’il serait dispensé d’expier par un État en route vers l’enfer. Il semble aussi jubiler à mettre en scène ce crime faussement parfait dont l’auteur agit en toute impunité en profitant de l’état de déréliction ambiante. Reste que l’intrigue policière n’est évidemment qu’un prétexte et que le personnage le plus intéressant est celle par laquelle le scandale arrive : cette épouse volage et manipulatrice qui s’accroche coûte que coûte à son statut social dérisoire, sans mesurer la violence des coups que subit son mari pour maintenir son train de vie. À son habitude, Zviaguintsev s’approche au plus près des êtres, sans manifester pour autant aucune charité à leur égard. Il ne leur donne pas la moindre opportunité de s’élever, tant ils se retrouvent aux prises avec des situations mesquines aux enjeux minables. Affleure une fois de plus de ce film une vision du monde désenchantée qui nous atteint de plein fouet en donnant un nouvel élan à un cinéaste majeur de notre époque que son grand prix reçu à Cannes prédispose à une future Palme d’or.

Jean-Philippe Guerand







Dmitri Mazourov

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