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“Irish Travellers” d’Alexander Murphy



Tin Castle Documentaire irlando-français d’Alexander Murphy (2026), avec Lisa O’Reilly, Pa O’Reilly, Sean O’Reilly, Paddy O’Reilly, Chantelle O’Reilly, Tina O’Reilly, Maggie O’Reilly, Willy O’Reilly, Jimmy O’Reilly, Martin-Anthony O’Reilly, Scarlett-Rose O’Reilly, Mackenzie O’Reilly… 1h36. Sortie le 28 octobre 2026.





La frontière qui sépare la fiction du documentaire se révèle aujourd’hui de plus en plus ténue, tant l’hybridation entre ces deux domaines a produit de résultats singuliers. Irish Travellers illustre à merveille ce phénomène de consanguinité formelle. Alexander Murphy y décrit le quotidien d’une famille nombreuse irlandaise qui a choisi de se réfugier dans une vieille caravane installée au beau milieu d’un champ. Une tribu dont il a gagné la confiance en approchant pas à pas ses membres en amont du tournage. Au point de nouer avec eux des liens d’une précieuse intimité grâce à une confiance réciproque qui leur a permis d’apprivoiser la caméra et de se comporter comme si elle était invisible, tout en jouant parfois avec elle. Le réalisateur a ainsi obtenu de précieux moments de vérité qui donnent souvent l’impression d’être des scènes de fiction, à la fois grâce au naturel sidérant de ses protagonistes, à commencer par les plus jeunes, et à des morceaux de vie dont aucun scénariste ne serait parvenu à restituer l’authenticité avec une telle intensité. Le film illustre à lui seul le concept même du cinéma vérité si souvent controversé. Il réussit à brouiller les pistes au point de s’apparenter par son cadre et les personnalités qui s’y expriment aux œuvres inspirées par la “Trilogie de Barrytown” de l’écrivain irlandais Roddy Doyle aux réalisateurs Alan Parker (Les Commitments, 1991), et Stephen Frears (The Snapper-1993 et The Van-1996). Il émane de cette famille une philosophie de la vie qui réchauffe le cœur et redonne confiance en l’être humain à une époque où son étoile décline inexorablement.





En s’attachant à ces gens simples qui vivent en accord avec leurs propres codes existentiels, Alexander Murphy a manifesté une ouverture d’esprit et un sens de l’écoute qu’ils lui ont rendus sans arrière-pensée ni revendication particulière. Malgré les conditions précaires auxquelles ils sont confrontés, on ne les voit ni ne les entend jamais se plaindre de leur situation. Le réalisateur préfère l’empathie au misérabilisme et choisit à dessein de ne pas tout montrer : ni l’emprisonnement du père, ni le combat quotidien de ces précaires menacés par la dépression et la délinquance, mais traités comme des moins que rien par un État qui aimerait les sédentariser. Or, cette vie en marge, ils l’ont choisie et s’en contentent, en raison de la liberté qu’elle leur offre et de la vertu qui domine toutes les autres de leur point de vue : l’unité de la famille comme contre-poison radical à une société qui se soucie d’autant moins d’eux qu’elle est elle-même soumise à des secousses telluriques qui ont substitué le chacun pour soi à la solidarité, y compris en Irlande où la religion catholique a longtemps exercé une autorité incontestée sur ses ouailles. Gratifié d’une mention spéciale par le jury de l’Œil d’or au Festival de Cannes, le deuxième long métrage d’Alexander Murphy reflète l’humanité de son auteur, son enthousiasme à toute épreuve, mais aussi la finesse psychologique qu’il a dû mettre en œuvre pour apprivoiser la famille O’Reilly et ses dix enfants et les convaincre de lui faire partager avec une telle générosité ces moments de vérité au fil desquels s’exprime une philosophie de la vie frappée au coin du bon sens, même si ses héros restent considérés comme des marginaux, y compris au sein de leur propre communauté.

Jean-Philippe Guerand






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