Documentaire français de Patric Chiha (2026), avec Tatiana Grishko, Yuri Nosenko… 1h26. Sortie le 30 septembre 2026.
Révélé par le Teddy Award qu’il a obtenu lors de la Berlinale 2020 pour Si c’était de l’amour, le cinéaste autrichien installé à Paris Patric Chiha signe son troisième documentaire après une adaptation remarquable de La bête dans la jungle (2023). Témoignage humain très humain sur un groupe d’exilés russes contraints de vivre en autarcie, faute de réussir à se faire accepter dans leur pays d’adoption. Début sous la forme d’images de propagande stylisées : défilé de véhicules militaires et de drapeau frappés du mot “Victoire”. Un jeune homme ancien membre d’un groupe de musique punk confie son statut d’errant dépourvu d’avenir. Couleurs saturées. Une jeune femme est cramponnée à son portable pour avoir des nouvelles de son pays. Images de leur jeunesse “insouciante”. On mesure l’évolution des mœurs. Ils se définissent comme pacifistes et trouvent cette guerre absurde. Ils ont décidé de fuir et de se retrouver en Turquie. Ils vivent pour la plupart en France et communiquent en visio avec ceux qui n’ont pas obtenu leur visa. Margarita, partie en mars 2022, a été arrêtée pendant une manifestation et a choisi ensuite de voyager. Elle dit attendre et apprendre le français. L’un d’eux a transité par la Géorgie avec d’autres réfugiés. Un autre a changé son apparence au moyen de l’IA. Un troisième raconte occuper ses insomnies à regarder les soldats ukrainiens se filmer en GoPro en train de combattre dans les tranchées. Plans de train roulant dans la neige. Un autre est parti sur un coup de tête sans prévenir sa famille. Son père s’est enrôlé dans la division Wagner puis dans l’armée régulière et a été tué. Alors il rêve parfois de lui.
Tous restent cloîtrés. Ils vivent pour la plupart près de la station Front Populaire et se promènent aux alentours, dans le quartier de la porte de Bagnolet. L’un d’eux, Phillip, est issu d’une famille de prisonniers politiques qui est paradoxalement favorable à la guerre. Ils aimeraient rentrer en Russie sans plus avoir peur. Deux femmes ukrainiennes ont même félicité Margarita pour son attitude. Elle affirme qu’elle n’avait pas d’autre choix, évoque la peur et la honte. L’un d’eux attend l’héritage de son père mort au front qu’il ne peut pas toucher de l’étranger. Ils organisent une fête déguisée pour l’anniversaire de Margarita. Elle se rend à Istanbul pour vider les consignes où elle a entreposé ses biens. Toute une vie dans quelques casiers qui font couler ses larmes trop longtemps retenues. Portrait saisissant d’une jeunesse perdue qui ne parvient pas à s’intégrer et survit davantage qu’elle vit. Ces multiples témoignages esquissent le portrait de groupe avec drames d’une diaspora qui vit dans l’angoisse, en s’interrogeant sur son avenir, mais sans doute plus encore sur son identité profonde et l’éventualité de construire son avenir comme ont pu le faire un siècle plus tôt les fameux Russes blancs venus s’installer dans la banlieue parisienne et aujourd’hui agglomérés dans la nation française qu’ils ont enrichi de leur propre identité culturelle. Cet état des lieux empreint d’une insondable mélancolie nous interpelle en cela droit dans les yeux et il n’est pas question de baisser le regard.
Jean-Philippe Guerand




Commentaires
Enregistrer un commentaire