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“Mémoire de fille” de Judith Godrèche



Film franco-belge de Judith Godrèche (2026), avec Tess Barthélemy, Valérie Dréville, Maïwène Barthèlemy, Victor Bonnel, Louise Labeque, Anja Verderosa, Mamadou Sidibé, Lancelot Courcieras, Manon Valentin, Esther Archambault, Thibault Bonenfant, François-Xavier Raffier, Ariane Labed, Léa Léviant, Guslagie Malanda, Georgia Scalliet, Sephora Pondi, Victoire du Bois, Loïc Corbery, Sophie-Marie Larrouy, Marguerite Dedeyan, Anna Mouglalis, Louis Peres, Marilou Aussilloux… 1h57. Sortie le 30 septembre 2026.



Tess Barthélemy



Ce film-là est difficile à aborder comme n’importe quel autre. D’abord, parce qu’il s’inspire du récit autobiographique que la Prix Nobel de littérature Annie Ernaux a consacré à un moment déterminant de sa jeunesse : cette colonie de vacances dont elle a été monitrice dans l’Orne de la fin des années 50 et au cours de laquelle elle a fait l’expérience des violences sexuelles dans un environnement dominé par de jeunes mâles en proie aux pires travers du patriarcat. Ensuite parce que sa réalisatrice est une comédienne à la pointe de la lutte contre les abus qui est devenue l’une des figures de proue du combat mené par #MeToo contre la banalisation des abus, à partir de la liaison qu’a entretenu dès l’adolescence cette fille de psychanalyste avec le réalisateur Benoît Jacquot, de vingt-cinq ans son aîné, et du regard qu’a porté sur elle Jacques Doillon à la même époque dans La fille de 15 ans (1989). Mémoire de fille apparaît donc comme une œuvre chargée d’une force symbolique peu commune dans laquelle le rôle d’Annie Ernaux jeune est tenu en outre par la propre fille de la réalisatrice, Tess Barthélemy. En d’autres circonstances, ce film aurait sans doute été considéré comme un récit d’apprentissage sentimental. Par son traitement et surtout son point de vue, celui d’une fille de commerçants d’Yvetot qui quitte pour la première fois sa famille et va voir ses illusions romantiques se briser à la fois contre des jeunes mâles arrogants et des filles jalouses devenues malgré elles les complices de leurs agissements qui s’apparentent par bien des aspects à une lointaine perpétuation du fameux droit de cuissage.



Maïwène Barthèlemy et Tess Barthélemy



Judith Godrèche aborde le texte d’Annie Ernaux avec un mélange de respect et de colère qui prend le contre-pied des chroniques sentimentales auxquelles le cinéma nous a habitués. Elle rompt ainsi la vision univoque que des réalisateurs dans leur immense majorité masculins ont pu donner des premiers émois amoureux. Mémoire de fille déchire le rideau des fantasmes et expose une situation à la fois banale tragique où l’acte d’aimer, et tout particulièrement la première fois, est une épreuve où la satisfaction d’une pulsion sexuelle s’apparente à un acte de barbarie dans lequel les sentiments n’occupent qu’une place accessoire. Avec à la clé un pouvoir du mâle qui consiste à choisir ses proies, puis à les répudier pour d’autres promises au même sort. Cette vision de l’amour qui sous-tend à la fois l’œuvre d’Annie Ernaux et l’engagement de Judith Godrèche se trouve au cœur de ce film à la mécanique implacable dont la réalisatrice ne ménage aucun des protagonistes. Et la reconstitution de la France de l’été 1958 n’y sert jamais de prétexte à la moindre nostalgie. De la surprise-party considérée comme une véritable partie de chasse à l’absence totale de solidarité entre les filles face à la menace que représentent ces garçons qui n’ont de l’homme qu’une virilité de façade et n’envisagent l’amour que comme une agression. Sans jamais réaliser la portée de leurs actes qui susciteront des traumatismes durables chez leur conquêtes qui ne sont en fait que des victimes, à de rares exceptions près. C’est en montrant l’écrivaine évoquant son œuvre des années plus tard en public que la cinéaste réussit à mettre son expérience en perspective et à montrer ses conséquences sur le reste de son existence. La force du film comme du livre est de faire prendre conscience de ce traumatisme à ceux qui en sont la cause, volontairement ou inconsciemment : les hommes pourtant éduqués dans leur grande majorité par des femmes.

Jean-Philippe Guerand




Tess Barthélemy et Ariane Labed

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