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“L’aventure rêvée” de Valeska Grisebach



Das Geträumte Abenteuer Film germano-franco-bulgaro-autrichien de Valeska Grisebach (2026), avec Yana Radeva, Syuleyman Alilov Letifov, Stoicho Kostadinov, Nikolay Shekerdjiev, Denislava Yordanova, Tiana Georgieva, Velko Frandev… 2h42. Sortie le 15 juillet 2026.



Denislava Yordanova et Yana Radeva



Aux confins de l’Europe orientale, dans la zone frontalière qui sépare l’Allemagne, l’Autriche et la Bulgarie, une archéologue profite de sa situation pour se lancer dans la contrebande d’essence et attire ainsi la vindicte des mafieux locaux qui n’admettent pas que cette intruse s’immisce parmi leurs trafics. La réalisatrice de Western (2017) applique à ce sujet un traitement dramaturgique très particulier qui repose sur le caractère non professionnel de ses interprètes. Son cinéma trouve sa source dans celui de John Cassavetes par sa liberté surveillée et son usage du plan séquence. Il y a dans le personnage qu’incarne Yana Radeva quelque chose de la puissance à toute épreuve de Gena Rowlands dans Gloria (1980) : deux femmes sans enfants qui se découvrent une vocation de mères poules. Elle n’a toutefois pas besoin d’user de la force pour s’imposer dans un monde d’hommes où elle n’est en aucun cas considérée comme la bienvenue. Si la notion de féministe a un sens, ce personnage l’exprime magistralement. Sa force est davantage que morale que physique. Elle lui permet de prendre l’ascendant sur des caïds aux méthodes primitives que déroute son sens du compromis et de la diplomatie. Face à un monde de brutes où les hommes se comportent vis-à-vis les uns des autres en employant des méthodes obsolètes et surannées, elle impose une autre conception des rapports humains qui percute l’héritage d’un patriarcat machiste et dominateur condamné à plus ou moins brève échéance. Valeska Grisebach témoigne là d’une audace sidérante, en s’attachant davantage aux creux de son histoire qu’à ce que le cinéma traditionnel nous a habitué à en retenir. Comme si ce qui se jouait vraiment se déroulait hors-champ.



Yana Radeva et Syuleyman Alilov Letifov



Couronné du prix du jury au Festival de Cannes, L’aventure rêvée fait partie de ces objets cinématographiques qui échappent aux normes en vigueur. Au point qu’on en vient à se demander si c’est la réalité qui a nourri la fiction ou si c’est le contraire. La personnalité atypique de son interprète principale, Yana Radeva, incite d’ailleurs à cette réflexion. Suite à la réduction des crédits alloués à sa discipline, cette géologue a dû en effet se reconvertir pour devenir croupière puis directrice de casino avant de s’orienter vers la commercialisation de cosmétiques naturels, de thés et de produits agricoles. Une capacité d’adaptation hors du commun dont Valeska Grisebach tire un profit indéniable, en évitant tous les pièges dans lesquels pourrait tomber son personnage. C’est son expérience qui l’a endurcie et lui a permis de résister sans violence dans un monde d’hommes où subsistent les mauvaises manières du patriarcat et où elle considère de son devoir de préserver les jeunes femmes des sédiments de ce monde déclinant. La réalisatrice joue à merveille de la durée pour donner un supplément d’âme à ces personnages au fond assez peu reluisants perdus aux confins de l’Europe, là où la civilisation a renoncé à les atteindre et plus encore à les faire évoluer vers des ambitions plus honorables. Le talent de la réalisatrice, épaulée en cela par son chef opérateur de prédilection Bernhard Keller consiste à donner à ce film de fiction l’illusion d’être constitué de purs moments documentaires en plans-séquences, tant les personnages finissent par s’intégrer dans le décor au point de donner l’impression d’en avoir toujours fait partie. Il s’agit en l’occurrence d’un authentique tour de force.

Jean-Philippe Guerand







Yana Radeva et Syuleyman Alilov Letifov

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