Film franco-tunisien de Leyla Bouzid (2026), avec Eya Bouteraa, Hiam Abbass, Marion Barbeau, Feriel Chammari, Selma Baccar, Lassaad Jamoussi, Karim Rmadi… 1h53. Sortie le 22 avril 2026.
Hiam Abbass et Eya Bouteraa
Fille du réalisateur Nouri Bouzid (Bezness), Leyla Bouzid fait partie de ces réalisatrices maghrébines qui ne cessent de donner des coups de griffe aux archaïsmes dont témoigne la société mais plus encore aux mentalités qui s’y accrochent en agissant comme autant de freins. Dans son nouveau film, elle met en scène le retour au pays d’une jeune femme venue assister aux obsèques de son oncle en compagnie de celle qui partage sa vie et qu’elle juge plus sage de laisser résider dans un hôtel, en attendant le moment opportun pour la présenter à sa famille tunisienne plutôt traditionnelle. Le postulat est en quelque sorte le pendant de celui de La petite dernière d’Hafsia Herzi par sa façon d’aborder les relations compliquées de la religion musulmane avec l’évolution des mœurs dans un statu quo de nature à tenir à distance les nouvelles générations, non seulement de la foi mais aussi de leur pays, s’il persiste à faire fi du monde qui l’entoure et de la laïcité croissante. À voix basse emprunte la voie de l’étude de mœurs pour dépeindre une société archaïque dans laquelle les hommes persistent à jouer les protecteurs illusoires face à des assauts multiples dont une remise en cause du patriarcat perçue comme une trahison. C’est dire la richesse thématique et l’audace de ce film qui dépeint non pas une révolte mais bel et bien une révolution des mœurs dans un monde tétanisé par la seule éventualité du changement.
Marion Barbeau et Eya Bouteraa
À son habitude, Leyla Bouzid, déjà remarquée pour À peine j’ouvre les yeux (2015) et Une histoire d’amour et de désir (2021), procède en pointilliste. Elle dispose pour cela de deux atouts maîtres en la personne de la fille occidentalisée qu’incarne Eya Bouteraa et de la mère protectrice que campe Hiam Abbas devenue au fil du temps l’héritière malgré elle des emplois de divas méditerranéennes. Elle interprète ici une femme apaisante qui tente de sauvegarder l’unité familiale tout en enviant cette jeune génération qui ose braver des siècles de domination masculine et ces féministes en quête de liberté, d’égalité et de sororité. Un propos aussi courageux qu’actuel qui souligne la résistance des citadelles à détruire, tout en montrant à quel point des êtres se battent depuis des générations dans l’ombre pour éviter de subir l’opprobre et les humiliations. À voix basse dénonce l’hypocrisie sous toutes ses formes et s’inscrit dans la lignée de ce cinéma tunisien au féminin dont on a espéré avant les révolutions arabes qu’il deviendrait une nouvelle vague à part entière et qui est aujourd’hui perpétué par une poignée de réalisatrices le plus souvent binationales, à l’instar d’Erige Sehiri, Kaouther Ben Hania voire Manele Labidi. Reste que le propos de ce film n’a pas du tout la même signification de part d’autre de la Méditerranée, mais qu’il est de ceux qui peuvent contribuer à faire bouger les lignes par les crispations anachroniques qu’il met en évidence sans manichéisme.
Jean-Philippe Guerand




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