Film français de Vincent Garenq (2026), avec Antoine Reinartz, Emmanuelle Bercot, Nedjim Bouizzoul, Emma Bouali, Marwan Zeghoudi, Mehdi Djaadi, Marie-Sohna Condé, Barbara Bolotner, Zakarya Feliachi… 1h40. Sortie le 13 mai 2026.
Comment traiter cinématographiquement d’un événement aussi grave que l’assassinat du professeur Samuel Paty ? La question s’affirmait fondamentale et exigeait d’être posée publiquement. Pour ne pas oublier, certes, mais aussi afin de tenter de tirer la sonnette d’alarme et de décréter la mobilisation générale avant que l’aveuglement ne nous mène au chaos debout. Vincent Garenq s’est frotté par le passé à des sujets de société ô combien délicats, à commencer par l’affaire d’Outreau dans Présumé coupable (2011) et le scandale Clearstream dans L’enquête (2015), se positionnant en quelque sorte comme un héritier d’André Cayatte et d’Yves Boisset par son intérêt pour la justice et sa poursuite de la vérité. Il semblait donc être le candidat idéal pour évoquer ce fait divers emblématique de notre époque et de son rapport compliqué à la liberté d’expression remis en cause par des fanatiques qui prétendent parler au nom de la religion en instrumentalisant des tueurs qu’on qualifie de loups solitaires pour ne pas avoir à assumer le fait qu’ils représentent une nébuleuse obscurantiste et sont parfois prêts à tuer pour une liasse d’euros. Le cas de Samuel Paty mérite en cela de servir d’exemple par ce qu’il révèle de notre société malade de sa tolérance, de son vivre ensemble et plus encore d’une liberté d’expression à double tranchant. Cet enseignant d’histoire-géographie a été assassiné et décapité à la sortie de son collège de Conflans-Sainte-Honorine le 16 octobre 2020 par un djihadiste tchétchène recruté sur les réseaux sociaux. Le film égrène les onze derniers jours de l’enseignant au cours desquels s’est ourdi le complot qui a abouti à ce crime contre l’humanité au terme d’une succession aberrante de dysfonctionnements, de malentendus et de signes avant-coureurs que l’Éducation Nationale n’est parvenue ni à détecter ni a fortiori à enrayer. Quitte à traumatiser une institution déjà fragilisée et à contraindre l’État à se montrer plus vigilant.
Un tel projet est porteur en soi de multiples interdictions conscientes ou induites. Vincent Garenq s’est ainsi astreint à un respect du réel en assumant toutefois deux ellipses délibérées : le meurtre et la décapitation de Samuel Paty traités à travers une utilisation du hors-champ qui évoque sans montrer et le procès proprement dit qui nourrit ce qui précède, mais dont on ne connaît que le verdict. Le film parvient à trouver un équilibre délicat entre les faits bruts, qu’il restitue au plus près, et une série de portraits qui pointent la faillite de tout un système, impuissant à détecter les signaux faibles : absences répétées, travestissement de la vérité, introduction d’un loup dans la bergerie par un parent d’élève lui-même manipulé. L’ensemble reconstitue une mécanique implacable qui court à travers la société française depuis la réaction en chaîne engendrée par les fameuses caricatures de “Charlie Hebdo” et ne cesse de provoquer des ricochets destinés à s’en prendre à ce que notre démocratie possède de plus sacré : la laïcité. Certains reprocheront sans doute au film son aspect “scolaire“ sinon “pédagogique“. C’est précisément ce qui fait sa puissance. L’abandon pointe les failles du système éducatif et l’isolement des enseignants jetés en pâture à des élèves dont ils ne connaissent bien souvent que l’attitude en classe en ignorant tout du climat dans lequel ils évoluent. Ce film qui ne prend que quelques libertés négligeables avec la réalité résonne pourtant en écho à plusieurs cris d’alerte poussés ces dernières années au cinéma dont Pas de vagues et Amal, un esprit libre. Des films sans doute plus spectaculaires, mais pas aussi universels que cette chronique d’un malentendu dont la retenue impressionnante mérite d’être vue, méditée et discutée par respect pour le martyre de Samuel Paty (sacrifié symboliquement comme un mouton de l’Aïd) et la solitude de ses collègues quand il s’agit de prêcher dans un désert d’incompréhension où la vérité est devenue une valeur à géométrie variable. Ce film a le courage d’aller à l’essentiel avec une retenue louable qui refuse tout effet de mise en scène au profit d’un devoir de mémoire aussi ingrat qu’exemplaire. Sa vision devient dès lors un acte de pure citoyenneté.
Jean-Philippe Guerand




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