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“Junk World” de Takahide Hori



Film d’animation japonais de Takahide Hori (2025), avec (voix) Takahide Hori, Ikuya Idota, Atsuko Miyake, Yuji Sugiyama, Matsuoka Zoshi… 1h45. Sortie le 13 mai 2026.





Takahide Hori est l’un de ces moines cisterciens comme le cinéma d’animation en engendre parfois. Un artiste franc-tireur qui s’est juré de travailler à l’ancienne, quitte à créer de toutes pièces à l’aide d’une garde rapprochée réduite à l’extrême l’un de ces longs métrages pour lesquels bon nombre de studios croient indispensable de mobiliser une main d’œuvre pléthorique, quitte à transformer l’art en industrie et à niveler la créativité par le bas. Rappelons-nous ici qu’il fut un temps pas si lointain ou les studios Disney eux-mêmes ne parvenaient pas à produire plus d’un film tous les deux ou trois ans, malgré des milliers de “petites mains”. Le cinéma d’animation est aujourd’hui aux mains de véritables empires industriels où l’individu se contente de contribuer à l’effort collectif pour une petite ligne difficilement lisible au générique de fin. Avec parfois des exceptions qui confirment cette règle, à l’instar du réalisateur letton de Flow (2024), Gints Zilbalodis, dont le premier long métrage, Ailleurs (2019), n’arborait que deux noms à son générique : le sien et celui du responsable des effets visuels. Son confrère japonais Takahide Hori est de cette trempe. Il travaille à l’écart du système mais a su se frayer un chemin vers le grand public et même partir à la conquête d’une audience internationale qui apprécie de tout comprendre (ou presque !) sans avoir à subir des litanies de sous-titres explicatifs. Et tant pis si l’on ne comprend pas toujours grand-chose aux tenants et aux aboutissants de ces affrontements nébuleux entre belligérants inconnus au bataillon, qu’ils soient humains, cyborgs, robots, clones ou drones.





Junk World se déroule quelque mille ans plus tôt que Junk Head (2017), l’un des films d’animation les plus étranges jamais réalisés par un autodidacte illuminé, dans la lignée de son compatriote Makoto Shinkai qui avait ouvert la voie en solo avec La tour au-delà des nuages (2004). L'œuvre d’un maître japonais de la pixilation qui nous entraîne dans un univers lointain où des créatures non répertoriées grouillent en sous-sol. Souvent drôle, constamment inventif, toujours audacieux, parfois énigmatique. On ne sait jamais vraiment où l’on va et c’est très bien comme ça. Le réalisateur a le génie de la provocation et n’a jamais peur de rien. Il ose tout et rate rarement sa cible : étonner et surprendre en se démarquant du cinéma traditionnel, sans pour autant céder aux chimères des recherches expérimentales. Aussi bizarre que cela puisse paraître, son cinéma réussit un grand écart acrobatique entre le cinéma de samouraïs et de yakuzas traditionnels et des élucubrations qui relèvent de la science-fiction la plus délirante sans renier ce qu’elle doit à la série B. Résultat : une fresque étrange venue d’ailleurs qui met les moindres ressources de l’animation au service d’une succession de séquences épiques dépourvues de figurants et d’effets spéciaux numériques, au profit d’un spectacle incroyable et souvent aussi irrésistible de drôlerie par son usage d’un sabir incompréhensible mais expressif. Ce nouveau travail d’orfèvre a nécessité sept ans de travail à une équipe d’une douzaine de personnes qui compense la modestie de ses moyens par une imagination débordante et un usage éprouvé du système D. Un joyeux joyau, en somme.

Jean-Philippe Guerand






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