Documentaire américain de Bennett Miller (1998), avec Timothy “Speed” Levitch… 1h14. Sortie le 4 mars 2026.
Timothy “Speed” Levitch
Tous les jours, des autocars sillonnent New York, remplis de touristes à destination desquels des guides égrènent l’histoire de la ville au fil des rues. Avec son faux air de John Lennon, Timothy Levitch accomplit ce métier de communication comme un véritable sacerdoce et raconte avec un débit de mitraillette et une voix nasillarde les splendeurs passées de Big Apple. Quitte à inventer parfois des détails pittoresques qu’aucun de ses auditeurs ne serait en mesure de contester. Travail précaire s’il en est, le patron de Gray Line affectant chaque matin les heureux élus à leur autobus, c’est le quotidien de ce personnage malicieux et bourré d’humour que suit le réalisateur peu prolixe de Foxcatcher (quatre films seulement en plus d’un quart de siècle) dans cette œuvre de jeunesse opportunément exhumée par un distributeur soucieux de remonter aux sources. Le documentaire constitue en cela un banc d’essai particulièrement significatif par ce qu’il révèle du regard de son réalisateur. Celui-ci trouve en outre ici un interlocuteur de choix en la personne de ce guide fantasque qui met sa culture encyclopédique impressionnante au service d’un public parfois aussi captif que s’il assistait à un one-man show et se réclame de… Willy Wonka ! Précisons que le film date de 1998 et se déroule à New York avant cet événement traumatique majeur que vont constituer les attentats du 11 septembre 2001. On écoutera avec d’autant plus d’intérêt les commentaires de Timothy Levitch sur les tours jumelles du World Trade Center, véritable ville dans la ville qui regroupait alors deux cent mille personnes et disposait de son propre code postal.
Timothy “Speed” Levitch, à gauche
The Cruise nous entraîne dans un monde partiellement disparu où régnait encore une certaine insouciance. Timothy Levitch qui compare son ex-employeur, Apple Tours, à l’empereur Brutus et ses employés à autant de Spartacus, apparaît lui aussi emblématique de son époque par l’implication qu’il met dans son métier et la ferveur avec laquelle il le pratique. Il est d’autant plus cocasse d’observer les réactions des touristes, entre ceux qui boivent ses paroles et ceux qui ne semblent même pas y prêter attention, soit parce qu’ils ne comprennent pas ce qu’il dit, soit parce qu’ils sont concentrés sur le spectacle en mouvement que leur offre ce périple. Un quart de siècle plus tard, le film apparaît comme un formidable témoignage sociologique qui préfigure déjà le tourisme de masse. C’est aussi un geste cinématographique d’une profonde liberté, filmé caméra à l’épaule et en mini-DV à une époque charnière où la technologie vidéo, qu’on n’appelait pas encore numérique, incite certains créateurs à se lancer dans des expérimentations personnelles, en équipe réduite voire seuls, qui ne vont pas tarder à révolutionner le septième art. Avec en guise de coquetterie le choix du noir et blanc qui établit un lien avec la tradition du cinéma indépendant new-yorkais. The Cruise est porteur de toutes ces promesses par le rôle qu’il attribue à ces deux composantes fondamentales que sont l’image et le son, dans une démarche où le décor se décompose en deux parties complémentaires : le cadre photogénique et familier de la ville de New York et cet autocar qui devient par la magie du sujet un huis clos théâtral en mouvement perpétuel qui n’avance qu’en accomplissant d’authentiques travellings urbains. Là où certaines œuvres se démodent, cette expérience vécue apparaît plus moderne que jamais par la somme de ses enjeux et son irrésistible humanité.
Jean-Philippe Guerand




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